Née le 14 juillet 1928, Renée Richard est décédée le 31 mars 2014. Onze ans déjà…
Voici pas mal d’années, pour les « Petites Affiches Lyonnaises » chères à Fernand Galula, nous avions dressé un portrait de Renée Richard, sacrée Mère par l’ami Paul Bocuse…
« Mais enfin, quel est votre secret ? » Renée Richard plisse les yeux, et vous regarde par dessus ses lunettes. Un petit sourire narquois aux lèvres, elle ne dit rien.
Chaque jour, la question revient comme un leitmotiv. Mais elle apporte toujours la même réponse. Ce regard vaguement ironique qui vous fait comprendre qu’il est inutile d’insister.
Renée Richard garde jalousement son secret. Et ce Saint-Marcellin dont elle est devenue la reine, conserve son mystère. Parce qu’il n’est pas besoin de savoir ou de comprendre pour apprécier, elle n’explique rien.
Tout juste saura-t-on un jour, par quelques mots volés, qu’il nécessite « une once d’amour ».
Ou encore qu’il est indispensable de « sentir la pâte », parce qu’un fromage « c’est vivant ».
Quotidiennement, cinq fournisseurs travaillent pour elle. Et le Saint-Marcellin du jour doit ressembler à celui de la veille. Elle en vend 370 000 pièces par an, et un « Richard » reste la référence suprême.
Renée Richard revient de loin. D’une enfance bâclée, où l’affection paternelle se distribuait souvent à coup de taloches. Pas vraiment un tendre le « père Richard ». Ses mots d’amour : « Avec un nom pareil, si tu ne réussis pas c’est que tu n’es bonne à rien ».
Alors Renée a réussi. A force de travail, avec des journées qui n’en finissaient pas, et les angoisses de ne pas boucler le mois.
Entrée dans le monde du travail à douze ans, mariée à dix-huit, divorcée à vingt-et-un. Sa trajectoire aurait fait le bonheur des feuilletonistes du siècle dernier, à la recherche de destinées hors du commun. Petite, elle rêvait de fleurs à vendre, et de gros bouquets à confectionner.
Elle s’est retrouvée dans la charcuterie familiale. Puis aux Halles, à vendre des fromages.
Aujourd’hui, elle ne garde aucune amertume d’une vocation avortée, mais savoure comme une revanche cette couronne qu’on lui a posée sur la tête.
« Reine du Saint-Marcellin ». Elle se souvient qu’à Lyon dont elle fréquente aujourd’hui les beaux salons, on l’a franchement snobée avant son éclatante réussite.
« Je voulais réussir pour ceux qui un jour m’ont tourné le dos ».
Rancunière alors ? Pas vraiment, mais sûrement pas oublieuse. Comme en amitié, où elle compte sur les doigts d’une main ceux qui partagent ses confidences.
Paul Bocuse est de ceux-là. Leurs brouilles sont célèbres, mais leur complicité est légendaire. Parce que le premier, il lui a ouvert ses caves après lui avoir suggéré de se démarquer en faisant « autre chose ».
Sa réussite, c’est aussi sa fille (NDLR : Décédée à son tour le 19 janvier 2025). « La petite Renée », venue un jour au magasin assurer un intérim et qui n’est jamais retournée à ses études de droit. Sa fille, son amie qu’elle gourmande volontiers au magasin, où elle fait rarement du sentiment. Mais dont la complicité est sans faille, une fois le rideau tiré.
Renée Richard, c’est un caractère. Mauvais, disent certains. Affirmé, rectifient ses amis qui ont le sens de la nuance. Elle en convient volontiers, admettant qu’elle peut être franchement invivable. Soupe au lait qui ne se renie pas, mais se défend d’être injuste dans le travail.
L’injustice justement, qui la révolte autant que cette jalousie exacerbée dont elle a souvent été victime. « Je sais d’où je viens », a-t-elle coutume d’affirmer. « Et ma réussite est de n’avoir jamais regardé au-dessus. Je veux être la plus performante, et je pense tous les matins qu’il y en aura peut-être un qui sera plus fort que moi ».
Une méthode qui en vaut une autre pour éviter de prendre la « grosse tête », et de se sentir bien dans son fauteuil, lorsqu’elle s’évade dans son jardin secret, entre musique et livres. « Il ne me faut pas grand chose pour être heureuse, mon travail, ma fille et mes souvenirs ». Son bonheur tient à cette trilogie. C’est peu. Mais beaucoup en fait…
LÉGENDES PHOTOS

La Reine entre ses amis Charlyne Bise (Auberge du Père Bise à Talloires) et Alain Chapel (Restaurant Chapel à Mionnay)

La Reine avec Charles Trenet et Paul Bocuse

La Mère Richard et son ami Paul Bocuse.
PHOTO EN ENTETE
Renée et Renée, mère et fille
Ce n’était pas encore celui de Renée Richard mais lorsque Fernand Point avait servi le Saint-Marcellin à Sacha Guitry celui-ci s’extasia : « Ah le Saint-Marcellin, comme je comprends qu’on lait canonisé »
© Archives Jean-François Mesplède


