Vingt ans déjà !
Depuis quelques mois je dirigeais le Guide Michelin France lorsque j’ai appris la mauvaise nouvelle Je n’ai rien oublié de ce moment et souhaitais le partager avec les lecteurs. Mon témoignage est accompagné d’un entretien qu’Edouard Michelin m’avait accordé quelques mois plus tôt.
Ce soir-là, je suis tranquillement assis dans le jardin. A la maison, mon épouse regarde les informations à la télévision. Elle m’interpelle et je lève la tête. « Édouard Michelin est mort. »
La nouvelle me cloue sur place. J’ai besoin de lui faire répéter ce qu’elle vient de me dire avant de me précipiter à l’intérieur. Tout est déjà dit. Un peu plus tard on annonce que son bateau avait été retrouvé à quelques kilomètres de l’île de Sein où il était parti pêcher le bar de ligne. Et que son corps avait été découvert à 16 heures, flottant au milieu de caisses de poissons.
C’est terrible. Édouard Michelin avait un peu plus de 43 ans. Et un communiqué du groupe annonce que Michel Rollier, le co-gérant continuera d’assurer la direction de l’entreprise.
Je téléphone à Christine P. Mon assistante a entendu la nouvelle et est, comme moi, abasourdie. On échange quelques banalités sur la futilité de l’existence, mais que dire d’autre à ce moment sinon qu’il faut profiter au maximum de sa vie ?
« Vous l’aviez vu il n’y a pas longtemps » me dit Christine. Très exactement les 11 et 12 avril, à Clermont-Ferrand au cours d’un séminaire où se définissait la politique de l’entreprise pour les quatre années à venir. Il était passé une première fois à côté de ma table et avait salué tout le monde, machinalement.
Puis, à l’occasion de la première pause de la journée, il était venu au-devant de moi pour me saluer. J’avais profité d’un moment de calme pour téléphoner à ma femme lorsqu’il venu au devant de moi.
J’ai raccroché précipitamment en disant à mon interlocutrice que je lui expliquerai. « Excusez-moi, tout à l’heure je ne vous avais pas reconnu. Je suis ravi que vous soyez avec nous ». « Moi aussi et je sais que vous n’y êtes pas pour rien. » « Alors, comment vivez-vous la journée ? C’est l’entreprise industrielle ! » « Je vous avoue que c’est un peu surréaliste pour moi, mais riche d’enseignements. »
Nous avions inévitablement bifurqué sur le guide. Je m’étais ouvert de quelques inquiétudes. En particulier de la volonté affirmée par certains de le remplacer purement et simplement par de nouvelles publications, en particulier des éditions régionales. Cette affirmation de tirer un trait sur plus d’un siècle d’histoire me révoltait. Je m’en ouvrais à Edouard Michelin qui eut des paroles rassurantes et définitives. « Il est tout à fait hors de propos que l’on renonce un jour au Guide avec tout ce qu’il représente. »
« Soyez donc certain que je ne l’abandonnerai jamais. »
C’est vrai qu’il y a sans doute des choses à revoir, peut être un contenu à dépoussiérer et une réelle réactivité à avoir. J’ai donné mon accord pour votre venue car je compte sur vous pour rajeunir la vieille dame. J’aimerais bien que nous en parlions plus longuement ensemble dans quelques semaines » m’avait-il répondu.
Revenu à ma place, j’avais consigné scrupuleusement notre conversation dans mon carnet. Le lendemain, à la fin du séminaire, j’avais fait le détour vers sa table pour le saluer. Il avait pris quelques minutes de son temps précieux et nous avions encore devisé sereinement en échangeant quelques considérations sur les tables qu’il connaissait.
Il m’avait parlé de ses préférences à New York, m’indiquant qu’il n’interviendrait jamais dans les choix du directeur du guide. Nous avions aussi parlé de Jacques Décoret à Vichy chez qui je savais qu’il était allé déjeuner. Là encore, il m’avait assuré qu’il n’imposerait jamais ses choix. Il m’avait salué en m’assurant que nous nous reverrions très bientôt.
En repensant à cette première vraie journée dans l’univers d’une entreprise industrielle, c’est à cet entretien que je songeais. Et à cette rencontre promise qui n’aurait jamais lieu.
@ Jean-François Mesplède


