C’ÉTAIT BERNARD LOISEAU
Bernard vu par Dominique
« Je n’ai pas l’intention de vous détailler ici le Bernard Loiseau connu tel qu’on le connaissait.
« Le chef charismatique, le chef généreux, l’homme médiatique qui envoutait tous ceux qui l’écoutaient ou le regardaient, le défenseur des meilleurs produits du terroir, celui qui voulait encourager tous les jeunes à se lancer dans notre beau métier.
« Ce cuisinier majestueux, à la veste immaculée, avec son long tablier blanc. Ses yeux qui pétillaient. Quelle allure, et quel enthousiasme !
Et bien sûr l’homme à la passion obsessionnelle, pour qui rien d’autre ne comptait plus que son métier.
« A cet effet, Bernard m’avait délégué tous les aspects de la vie familiale. Comme il m’avait délégué un certain nombre de missions professionnelles, pour pouvoir se consacrer pleinement à ses clients, tous les jours de l’année, sans aucune fermeture.
« C’était l’homme que j’avais épousé, et il n’était pas question pour moi d’être égoïstement un frein à ses rêves, ni à ses nombreux défis. Je me suis toujours adaptée à cet homme hors du commun, et je l’épaulais au mieux.
« Quand il rentrait l’après-midi à la maison, c’était pour une sieste réparatrice, un moment sacré, imperturbable. Il refusait net de surveiller l’un des enfants dans son berceau lorsque je devais aller faire une course dans Saulieu, pour dix minutes au plus. Rien ne devait déranger son rituel. D’ailleurs il se sentait très gauche avec les bébés en général, comme bien des hommes !
« Durant cette fameuse sieste, ni Bérangère, ni Bastien ne se seraient permis de transgresser l’interdiction formelle d’entrer dans sa chambre. Seule Blanche, déjà très malicieuse, osait ouvrir discrètement la porte et allait sauter folle de joie et de toutes ses forces sur son père en plein sommeil. Bernard était subjugué par son espièglerie, son exubérance et leur ressemblance se traduisait par une grande complicité.
Il était très fier de ses enfants et en parlait avec admiration.
« Quand ils étaient scolarisés, j’ai réussi à le faire accompagner les enfants dans leur pensionnat. C’était alors de grands moments pour eux : Jean-Jacques Goldmann à fond, ils chantaient ensemble à tue-tête. Si l’un d’entre eux avait besoin d’un achat dans une pharmacie, Bernard se rattrapait en y ajoutant des quantités d’articles qu’ils n’avaient pas demandé, et nous avions ainsi un stock invraisemblable de brosses à dents, peignes, bonbons, vitamines et autres articles de parapharmacie.
« Je me souviens qu’un jour, il a décidé d’emmener les enfants au Lac des Settons : il installa tous les trois dans la voiture, sans rien me dire, en oubliant simplement que la petite dernière devait encore être attachée dans un siège bébé !
« Car il aimait beaucoup aller se promener dans notre merveilleux Morvan, une vraie petite Forêt Noire. Dès qu’il le pouvait, nous allions ainsi en famille déguster des gaufres à l’ancienne absolument irrésistibles chez le pâtissier de Quarré-les-Tombes qui les confectionnait à la belle saison sur la place du village ; nous les dégustions un peu plus loin, assis sur un banc, avec la chantilly dégoulinant sur nos doigts, et les enfants tout barbouillés de chocolat. Si les smartphones avaient existé, ces photos auraient certainement fait le tour des réseaux sociaux ! Et puis il y avait son autre marotte, c’était « d’aller aux noisettes », dans des petits coins secrets.
« C’était aussi cela Bernard : des moments de bonheur pur, simple, dans la nature.
Et puis il y avait les goûters, avant de retourner au service du soir : il fallait l’entendre décrire une délicieuse brioche encore tiède avec du chocolat chaud… Pour l’anniversaire des enfants, il n’oubliait jamais de leur faire préparer un beau gâteau d’anniversaire, avec une belle inscription, voire deux gâteaux ! Il aimait beaucoup ces rares moments de fête qu’il organisait l’après-midi ; et il en faisait alors des tonnes.
Et Bernard leur parlait toujours de son métier, de sa cuisine, de sa quête de l’excellence dans tous les domaines, de façon si passionnée et si convaincante… que finalement chacun des trois a fait une école hôtelière ! »
LÉGENDE PHOTOS
Bernard et Dominique, un couple fusionnel
Bernard et Dominique, Paul et Raymonde : l’ultime repas chez Bocuse le 21 février 2003…
© Archives JF Mesplède et JF Terillon



